Antoine Pagni a été mobilisé le 2 septembre 1939 à Hyères (Var) sous-officier affecté au ravitaillement. Il reste dans le Var jusqu'au 13 novembre pour gagner le front de l'Est le 15 novembre. Du 17 janvier 1940 au 2 juin, ce sera ce qu'il appelle dans ses lettres une guerre de mouvements ! Il est fait prisonnier le 6 juin. Du 6 juin au 16 juin c'est le chemin de l'exil qui l'emmènera à Sagan (Pologne) Stalag VIII C. Il y restera jusqu'au 14 janvier 1941 , il sera alors transféré à Wurzach (Allemagne) Oflag V C, il y restera jusqu'au 1er janvier 1942 pour être rapatrié sanitaire en France, il retrouve les siens le 17 janvier 1942. Durant sa captivité il a écrit son journal et envoyé de nombreuses lettres à sa famille qui sont un témoignage émouvant de ces années de captivité.

 

Juin 1940

Le récit de mes souvenirs que vous lirez ci-après relate une des phases de la grande bataille, qui se déroula sur les bords de la Somme durant la désastreuse Campagne de France de Juin 1940. Dans ce récit je rapporte avec le plus d'exactitude possible les faits tels que je les ai vus et vécus de mon modeste poste que j'occupais au 2ème Bataillon du 112ème RIA.

 

A. Pagni N° Matricule.- 34342

 

 

-Bataille de la Somme-

 

Le soir du 4/6/40 notre Corps Franc fait une patrouille au devant de nos lignes entre Misery et Licourt, secteur occupé par notre bataillon. Résultat rien de suspect à signaler. A l'aube de la journée du 5/6/40 le tir de l'artillerie ennemie nous réveilla en sursaut dans notre cave située sous le local que j'occupais avec mes hommes et que j'utilisais pour le ravitaillement.

De prime abord je crois qu'il s’agit d'un simple tir de réglage auquel nous étions habitués depuis quelques jours, mais la persistance et l'intensification de ce tir devait me faire convenir qu'il s'agissait d'un pilonnage en règle de nos positions. De leur côté nos 75 ne tardaient pas à cracher et bientôt ce fut un vacarme infernal. Blottis dans notre cave nous nous attendions à ce que la maison s'écroule sur nos têtes. Ne pouvant rester indéfiniment dans cette expectative, je me risquais à mettre le nez dehors afin de voir ce que cela voulait dire. Mais il me fallut me remettre bien vivement à l'abri et attendre une accalmie sous peine d'être pulvérisé par cette pluie de projectiles. De tout côté le village est bombardé. Mes hommes et moi nous comprenons que l'heure est grave. La drôle de guerre est terminée et la guerre tout court est déclenchée. Nous allons être le jouet des événements dont la tournure ne cessera pas de nous surprendre, nous à qui l'on avait dit nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts. Enfin la bagarre était là et nous étions résolus à y faire face dans la mesure de nos moyens. Soudain un obus éclate avec un fracas de tonnerre sur l'aile gauche de notre maison, du plâtras et des débris de toute sorte viennent échoir au seuil de la cave. Que faire ? Mon rôle est d'attendre ici des ordres.

 

Maintenant il fait grand jour et voici qu'un planton arrive du PC suivi d'un homme de la 6è" compagnie tout en sueur, il paraît bouleversé. La 6e tient me dit-il, mais elle a un besoin urgent de munitions. L'ordre est immédiatement exécuté à l'aide de la chenillette sous la pluie des obus et des bombes. Bientôt l'aviation ennemie rentre dans la danse ; chose déconcertante durant cette bataille nous n'apercevrons pas un seul de nos avions pour donner la réplique et nous encourager. D'abord c'est un vieux coucou qui nous survole repérant nos batteries et lâchant des fusées, ainsi peu à peu notre artillerie sera décimée. Les bombardiers à leur tour viennent survoler nos positions par vagues successives, piquant au sol les uns après les autres laissant choir leur redoutable charge et leurs sirènes nous gratifient d'un concert autant exaspérant que lugubre. Tous les PA (postes avancés) réclament des munitions.

 

Le chef de bataillon vient me trouver pour voir si le ravitaillement fonctionne normalement, il m'indique sur la carte un point où il faut porter des munitions. Un camion du régiment nous livre des vivres sauf le pain qu'il devra nous porter le soir. Ce pain ne nous sera jamais distribué et plus tard j'apprendrais que le convoyeur de la camionnette (Chassagneux) est porté disparu. La chenillette revient d'un PA. Pera le conducteur, garçon très dévoué et courageux me dit qu'il n'a pu exécuter la mission que nous lui avions confiée en raison de la rencontre plutôt inattendue d'une multitude de soldats allemands. Il les a aperçu non loin du village rassemblés dans un champ et il a cru apercevoir au milieu d'eux des mains levées, sans doute s'agit-il des nôtres faits prisonniers. Je suis assez surpris de cette nouvelle. Si elle est exacte il est fort probable que nos avants-postes sont enfoncés. N'étant pas en contact direct avec le PCB, je ne pouvais être renseigné sur ce qui se passait au devant de nous, aussi je pris la décision d'aller rendre compte de ce que Pera venait voir. Le PCB se trouve dans un vaste souterrain du château situé sur le point le plus élevé du village et tout entouré d'un grand parc clôturé d'une grande muraille. Je traverse rapidement la portion du village qui nous sépare du pare, les obus sifflent au-dessus de ma tête, des maisons sont en ruines. Je pénètre dans la cour de la ferme dépendante du château et dans laquelle règne un désordre indescriptible, j'aperçois sous un hangar des chevaux et des mulets éventrés par les éclats d'obus, une partie de la ferme brûle, partout la terre est bouleversée, seul au milieu de cette désolation de la nature je ne puis m'empêcher de frissonner d'horreur. Je poursuis mon chemin, mais je dois m'aplatir au pied d'un arbre, un obus venant d'éclater à quelques mètres de moi, ensuite dans une course un peu affolée j'arrive à l'entrée du souterrain devant lequel j'aperçois le Lt Battezzati allongé sur un brancard. Il a été grièvement blessé par des éclats. Je pénètre dans le souterrain, immédiatement je suis assez surpris de voir autour de moi des visages un peu drôles qui laissent percer l'angoisse et l'inquiétude.

 

Là notre adjudant de bataillon assis sur un banc parait effondré de découragement, ici c'est le téléphoniste Meunier qui brûle des papiers officiels avec résignation, bref j'ai l'intuition d'un malheur, mais que se passe-t-il exactement? Je m'empresse de questionner le sergent Paoli qui est planté là devant moi, il me répond d'une voix mal assurée que nous sommes encerclés par l'ennemi, ainsi moi qui venais pour annoncer une nouvelle déjà bien alarmante on m'apprend que la situation est désespérée. J'ai peine à réaliser la gravité de notre fâcheuse position.

 

A ce moment il doit être environ 1lh30 et déjà depuis le matin la liaison avec les compagnies est totalement interrompue. La 5 serait paraît-il décimée, sans nouvelles précises de la 6. Les ordres sont: "tenir coûte que coûte." Je pense aussitôt à mes hommes que j'ai du laisser au bas du village. Je m'empresse d'aller les chercher et ensuite nous regagnons ce petit camp retranché que forme l'enclos du château. Le bombardement continue toujours avec la même violence, ce qui nous oblige à faire de nombreux plats ventre, une à une les maisons s’écroulent et les ruines s'accumulent. Les crachements de nos FM et des mitraillettes allemandes s'entendent de plus en plus distinctement, il semble même que l'ennemi se trouve à l'entrée du village. Il nous reste peu de munitions, avec la chenillette nous les transportons au château.

 

Vers 14h une section de la 5, amputée de quelques unités réussi à se replier après 5 heures de lutte, les hommes exténués de fatigue ont faim et très soif, la chaleur étant suffocante. Je leur donne quelques biscuits à grignoter et les réconforte un peu. Soudain je pense que nous avons laissé dans le local du ravitaillement les vivres touchés le matin dont 400 litres de vin. Ils seront certainement indispensables et je décide avec les hommes d'aller les chercher et les transporter ici, nous pensons en effet que les ordres étant de tenir coûte que coûte, ils pourront nous servir à tenir le plus longtemps possible en attendant un éventuel renfort que l'on nous promet.

 

Nous apprendrons plus tard que cet éventuel renfort a été capturé bien avant nous, pourtant jusqu'au lendemain nous conservons l'espérance d'être dégagé. A l'approche du crépuscule le feu ennemi ralenti peu à peu, et bientôt il cessera. Avec la nuit tombante un silence impressionnant s'étend dans cet immense parc, hier encore magnifique et imposant avec ses grandes pelouses vertes sillonnées d'allées ombrageuses sur lesquelles il devait être bon de se promener paisiblement tout en contemplant la nature si gaie en ce chaud mois de juin. Hélas la bataille est venue bouleverser cet ordre naturel enlevant le charme enchanteur que le créateur voulu donner à la contemplation des hommes. Et voilà qu'aujourd'hui ce parc n'est plus qu'un immense charnier où la douceur paisible a fait place au carnage et cela est l'oeuvre de la main et de l'esprit des hommes à qui Dieu donna pourtant la perfection de l'intelligence pour le service du bien, pour être généreux, juste, charitable, et nous sommes moins que des bêtes, parce que les bêtes ont l'excuse de l'inconscience.

A la faveur de la courte pose que va nous offrir la nuit nous allons essayer de sommeiller un brin dans la cave. Nous sommes donc entassés les uns sur les autres, l'air devient irrespirable et il est impossible de trouver le repos que nous espérions. Quel cauchemar vivons-nous à cette heure pendant laquelle ma pensée tourbillonne d'un souvenir à l'autre ! Je songe aux êtres que j'aime et qui là bas je sais sont inquiets sur mon sort, sur chacune de mes lettres je les rassure de mon mieux. Je songe que si parfois l'on s'accroche tant à la vie nous le devons à nos familles, à nos enfants.

J'entends encore raisonner à mon oreille les voix de mon épouse, de ma maman qui me disaient au moment du départ dans une ultime effusion «Fait ton devoir mais ne t'expose pas inutilement, sois prudent». Que de fois ces mots ont été répétés par des milliers de mères et d'épouses et comment en serait-il autrement si l'on considère que la femme est plus sentimentale et intuitive que l'homme ! . Et puis le sentiment n'est il pas le caractère propre à notre race. Par moment je sors de mon demi-sommeil en attendant soupirer et gémir de douleur les blessés qui sont allongés dans la cave contiguë à celle-ci. Pauvres blessés qui n'ont peut-être pas l'espérance d'être évacués, pourtant tous se raccrochent encore à un ultime espoir d'être dégagé par un illusoire renfort.

 

Lentement la nuit s'écoulera sans incidents notables et voici l'aube de cette journée mémorable du 6 juin 40. Moi-même avec quelque uns de mes hommes, nous allons occuper une position, tout le monde doit se battre jusqu'à épuisement des munitions. Nous allons vivre des heures encore plus tragiques que celles d'hier. Nous gagnons des trous prés d'une mitrailleuse dans lesquels nous nous aplatissons, nous entendons le miaulement caractéristique des balles ennemies qui sillonnent l'air dans tous les sens, à son tour l'artillerie ennemie reprend son bombardement de plus belle auquel vient s'ajouter celui des redoutables mortiers dont leur infanterie est copieusement pourvue. Où se trouve exactement l'ennemi ? Face à moi un espace de terrain libre de 300 à 400 m2 environ au bout duquel j'aperçois des touffes d'arbres cachant à notre vue l'enceinte du parc. Là bas je sais que quelques hommes sont postés. A notre gauche une mitrailleuse nous protège, à notre droite une Cie du 22e Etranger doit encore tenir. Dans le ciel des avions ennemis vont et viennent, au loin il me semble du côté de Pertain où se trouve le PC de notre colonel, j'en aperçois plusieurs piquant au sol et de sourdes explosions se succèdent sans fin, d'immenses panaches de fumée s'élèvent dans le ciel d'azur.

 

Les heures passent, nous sortons de nos positions pour aller distribuer les quelques vivres qui nous restent, le pinard en particulier a toutes les faveurs car les gosiers sont secs, la chaleur est suffocante. Quant à moi ma faim est nulle, j'ai tort de ne pas manger et plus tard sur le chemin de l'exil mes forces me feront défaut.

Nous allons au château prendre une caisse de cartouche que nous avons laissé la veille. A peine la porte franchie un obus éclate à quelques mètres, je l'ai encore échappé belle. Un moment après je me trouve dans l'escalier qui descend à la cave du petit pavillon, une mince cloison nous sépare de l'extérieur, un obus tombe au pied de cette cloison, heureusement qu'il n'éclate pas, sans quoi il est probable que nous ne serions plus de ce monde.

Dans l'après-midi un bataillon du 22e étranger qui tenait les lignes sur notre flanc gauche doit se replier dans le parc. Depuis 2 jours ils se battent avec vaillance et ils ont de très nombreuses pertes. Ce mouvement de repli est certainement repéré par l'ennemi et dès ce moment le tir ennemi atteint son paroxysme. Les blessés ne se comptent plus et les morts s'accumulent. De plus en plus il me semble que notre situation devient intenable et bientôt il ne nous restera plus qu'à nous rendre ou mourir. Partout des éclats jonchent le sol, parmi les branches fracassées ça et là des tâches rouges apparaissent un peu partout. Je passe le long d'un mur et dans un trou prés d'une mitrailleuse j'aperçois les corps de deux hommes horriblement mutilés, l'un a cessé de vivre, l'autre moribond a le crâne ouvert. Si j'en avais le courage je l'achèverai tant il doit souffrir et pourtant je passe outre, je crois que toute ma vie j'aurai cette affreuse vision devant mes yeux.

Le moral baisse et nous perdons de plus en plus confiance, comment en serait-il autrement, nous sachant abandonné à notre triste sort, nous sentons bien que la fin approche. Soudain le bombardement cesse, tout d'abord cela nous surprend un peu, mais nous n'allons pas tarder à comprendre ; en effet les Allemands nous envoient un prisonnier pour nous faire dire que notre résistance devient inutile, et il nous informe que notre colonel est déjà capturé. Un officier allemand apparait à une centaine de mètres, il faut nous rendre dit-il sans quoi le château et son parc seront rasés. Ce qui signifie la mort certaine pour nous tous. Il nous donne 5 minutes de réflexion. Nos officiers parlementent entre eux et bientôt la décision est prise, on agite un mouchoir blanc au bout d'une canne et c’est la reddition.

 

Déjà nous entendons au-dessus de nos têtes le ronflement sourd des bombardiers venant exécuter leur triste besogne dans le cas où nous ne nous serions pas rendus. Je vois notre chef de bataillon qui s'avance vers l'officier allemand, ils se rendent les honneurs par un salut impeccable et c'est la fin de cette bataille et le commencement de notre captivité. Il est 8h du soir, déjà les soldats allemands viennent nous rassembler. Sur les 700 hommes environ que comptait notre bataillon, nous nous retrouvons ici 200, y compris ceux du 22e Etranger. Quant aux autres nous sommes dans l'incertitude sur leur sort, étant sans aucune liaison avec la 5e, la 6e et la 7e compagnie. Il est probable que la plus grande part est comme nous prisonnier.

 

Si l'on veut observer objectivement, notre bataillon occupait un front bien trop large en  rapport avec son effectif et devant un adversaire attaquant avec des effectifs plus nombreux, bien équipés, possédant un matériel considérable et appuyé par une aviation irrésistible. Un sous-officier allemand voyant nos pauvres mulets nous dit avec ironie «je croyais que vous aviez plus d'essence que nous ». Ainsi pour ne pas faillir à la tradition nous étions encore en retard d'une guerre.

Notre étonnement ira grandissant quand sur la route nous croiserons la troupe allemande, fraîche, joyeuse, pleine de mordant, transportée dans de confortables camions et même des cars, des convois ne cessent de rouler et quel matériel ! Maintenant nos yeux s'ouvrent, nous comprenons, nous réalisons notre désastre, nous à qui l'on avait farci le crâne de bobards. Et ce n'est pas sans colère que nous songeons à nos pauvres camarades tombés au champ de bataille à l'heure où les responsables devaient savoir que cette guerre était irrémédiablement perdue pour nous.

 

LE CHEMIN DE L"EXIL

 

Etre prisonnier. Voilà une question que je ne me posais pas il y a seulement 24h. Quel sort nous est-il réservé ? Un des soldats qui vient nous cueillir nous dit en bon français, qu'ils ne nous feront aucun mal et qu'ils en veulent surtout aux Anglais. Sauf les armes bien entendu, il nous laisse les menus objets que nous avons sur nous. Dans ma musette j'ai quelques paquets de cigarettes, un brin de gnole, un paquet de biscuits, une chemise, une paire de chaussettes, mon nécessaire à raser, une serviette et une savonnette et mon bidon est plein de vin. La nuit tombe, nous sommes maintenant sur la route et bientôt nous rejoignons une autre colonne de prisonniers. Nous croisons ça et là des soldats Allemands. Ils nous regardent passer avec beaucoup de curiosité, mais je reconnais bien volontiers qu'ils ne profèrent aucune menace et aucun cri hostile envers nous.

 

Nous arrivons à Peronne que nous traversons, des maisons terminent de brûler. Après avoir parcouru 12 km nous arrivons enfin à Doingt. Il était temps, car je commençais à dormir debout. Nous dormons quelques heures à la belle étoile. On nous réveille à 6h et à 7h nous partons l'estomac vide.

 

Cette nouvelle étape va être terrible, il fait une chaleur tropicale, mes pieds sont chauffés et blessés à plusieurs endroits, et après avoir parcouru 5km je me sens défaillir, mes forces m'abandonnent, et découragé je suis prêt à m'allonger sur le bord de la route. Mes camarades s'offrent pour emporter mes affaires et puis je cours le risque d'être séparé d'eux. Je serre les dents et je repars sur l'interminable route goudronnée. Les défaillances sont nombreuses, la plupart d'entre nous n'avons rien mangé depuis trois jours, nous étions occupés à autre chose n'est ce pas ! pendant cette rude bataille. Vers la fin de l'étape j'ai la bonne chance de me trouver au passage d'un camion qui prend les traînards, ceci nous épargne 5 à 6 km.

 

Le soir nous rejoignons Bapaume après avoir parcouru 28 km En arrivant on nous sert un peu de soupe, un petit morceau de viande et quelques biscuits de guerre que j'avale avec avidité, et toujours à la belle étoile je passe une nuit assez reposante sur la dure. J'écris une carte à ma famille, car je languis de les rassurer sur mon sort. Dans le courant de la nuit on m'a dérobé mon bidon.

 

Le lendemain nous repartons de bonne heure en direction de Cambrai et nous avons dans les pattes 35 km. Nous avons parcouru les 20 premiers km sans faire une seule pause, malgré mes pieds toujours blessés j'ai assez bien tenu le coup. Il fait très chaud. En traversant la ville, des civils non évacués nous demandent des renseignements, en cachette une femme me donne un morceau de pain, une autre 5 cigarettes, une troisième que je vois assise sur un banc me fait signe d'approcher et me fait goûter 2 ou 3 pains. Chaque civil qui n'a pu fuir l'invasion fait en général dans la mesure du possible tout ce qu'il peut pour nous aider, chose pas facile il est vrai, un des leur est peut-être dans la même situation que nous ou en train de se battre.

 

Nous entrons dans une caserne de gendarmerie et là on nous sert un peu de viande préparée avec quelques haricots. J'engloutis ce menu festin avec mon morceau de pain que j'ai partagé avec mes camarades. L'après-midi on nous dirige vers la gare et l'on nous embarque sur le train, nous sommes entassés une centaine par wagon découvert, cela me coupe le réconfort que m'avait procuré la certitude de ne pas faire cette nouvelle étape à pieds. La dessus notre position devient intenable. Toute la nuit le train reste stationné en gare, il est presque impossible de fermer I'oeil. Au lever du jour enfin nous démarrons. Une nouvelle journée sans avoir absolument rien à se mettre sous la dent. Il fait une chaleur épouvantable et nous avons très soif. La nuit arrive et comme la précédente nous ne pouvons dormir.

 

Le lendemain pendant que le train s'arrête nous descendons pour manger de l'herbe, des fleurs d'acacias, nous nous rabaissons au rang des bêtes bien malgré nous. Enfin vers les 2h de l'après-midi notre train arrive en gare d'Hirson, et là on nous distribue un morceau de pain avec du fromage, à 3h nous repartons. Le soir nous débarquons à Givet et à pieds nous rejoignons un camp de prisonniers, se trouvant à Beauraing, première ville belge. Il est minuit et comme nous sommes extrêmement fatigués, nous ne tardons pas à nous allonger sur la dure et à l'abri du ciel.

 

On nous réveille de très bonne heure, nous croyons que c'est -pour repartir, mais non, nous passerons la journée ici, cela nous permet de nous reposer. Je me rase, je prends un bain de pied dans un ruisseau où coule de l'eau vaseuse et comme nous sommes des milliers à nous laver là-dedans, ce n'est pas hygiénique ! Enfin on nous sert à midi une soupe et un morceau de pain.

 

Le lendemain 12 juin après une nuit reposante car j'ai dormi comme un plomb rivé au sol. Nous repartons. Nous pensons que l'on va nous embarquer dans des cars comme les prisonniers qui nous ont précédé la veille. Mais hélas notre espoir sera vite déçu, car 3 dures étapes à pied nous attendent, et avec mes pieds qui me font toujours souffrir ce sera un nouveau calvaire après avoir parcouru 26 km. Cette étape nous mène à Rochefort où nous passerons une nuit affreuse. En effet dans l'après-midi éclate un violent orage, rien pour nous mettre à l'abri et la nuit malgré un abri de fortune que nous nous sommes fait avec 2 toiles de tente, nous sommes mouillés jusqu'à la moelle des os.

 

Le matin nous grelottons de froid, heureusement nous partons immédiatement et la marche va nous réchauffer. Nous parcourons 22 km et nous atteignons Champlon. On nous sert un casse croûte et le lendemain 14 juin, nouvelle étape à pied de 23 km et nous arrivons à Bastogne, soupe et casse croûte. Le soir même nous sommes embarqués sur un train et là vont se terminer les marches à pieds, dans lesquelles nos forces physiques furent soumises à une dure épreuve, nous avons parcouru en 8 jours 155 km après avoir combattu inlassablement pendant 2 jours, avec une nourriture nettement insuffisante et torturé par la soif et la chaleur, jamais je n'aurai cru que mon corps pouvait supporter une telle fatigue.

 

Enfin avec le train nous entrons en Allemagne et nous débarquons vers minuit à Trêve. Dans la ville endormie nous apercevons une multitude de drapeaux à la croix gammée sur chaque maison. Une rude côte nous mène dans un camp confortablement installé, et pour la première fois depuis que je suis prisonnier je vais m'endormir sous un toit. A 8h, réveil, on nous sert un casse croûte(morceau de pain et graisse) et à midi oh surprise on nous donne une soupe copieuse autant que consistante (orge et pomme de terre). Je l'avale bien chaude et cela me fait grand bien. L'après-midi on nous entasse dans un train et l'on nous distribue une boule de pain pour 2 et un bon morceau de fromage.

 

Après 36h de voyage pénible, nous atteignons Sagan en Basse-Silesie et immédiatement nous sommes dirigés vers un camp de prisonniers. Nous sommes le 16 juin, il est 20h, des civils nous regardent passer et nous ne sommes l'objet d'aucune menace ni même d'une parole malveillante. Un officier nous interroge presque amicalement, et nous voici arrivé au Stalag VIII C. Une nouvelle vie va commencer pour nous, celle d'un prisonnier ne vivant qu'avec une seule espérance, retrouver les siens en bonne santé.

 

Certes, je voudrais tant revenir dans une France victorieuse, mais après tout ce que nous avons vu et vécu, nous comprenons que cette victoire est des plus douteuse devant la marche redoutable et rapide de toutes les forces allemandes sur notre territoire.

Plus tard nous reviendrons sur les responsabilités de ceux qui nous ont conduit à cette débâcle. Il est un fait certain c'est que notre devoir a été accompli dans la mesure de nos moyens et les Allemands s'accordent tous à le reconnaître. La guerre européenne n'est pas terminée, n'anticipons pas sur l'avenir.

Que Dieu nous donne force et courage

SAGAN (juin à décembre 1 940)

17 juin                 Je me repose de mes durs efforts fournis les jours précédents et enfin je peux me débarbouiller à mon aise.

18 juin                 Toujours au repos, mes pieds vont beaucoup mieux.

19 juin                 On nous fait expédier notre première carte toute imprimée pour rassurer nos familles

20 juin                 Nous sommes réunis et un officier allemand nous déclare que le Maréchal Pétain a pris le pouvoir et demande l'armistice, que Paul Reynaud s'est enfui en Angleterre. Il nous dit que si nous respectons les consignes du camp, nous ne serons pas inquiétés et que si nous n'avons pas une nourriture plus abondante et pas de tabac, la faute en est aux Anglais. Il nous félicite pour la vaillance que nous avons montrée sur le champ de bataille. Les troupes allemandes sont à Paris.

21 juin                 Nous passons à la fouille, nous déposons notre argent, on nous donne une plaque d'immatriculation, nous sommes photographiés et on nous prend les empreintes digitales. Le soir nous changeons de block, nous y perdons en confort, car nous allons coucher sous des tentes.

22 juin                 Un bruit court que l'armistice est signé. Nous passons à la douche, on nous rase les cheveux double zéro et nos vêtements sont passés à l'étuve.

23 juin                 On parle encore de l'armistice. Je lave mon linge. J'écris ma première lettre.

24 juin                 On nous change de block. J'ai la diarrhée, ça me met à plat.

25 juin                 Mon ventre va mieux. On demande les sous-officiers volontaires pour le travail, car une convention de Genève dit qu'on ne peut pas nous obliger à travailler. En grande majorité nous sommes volontaires et nous sommes transférés dans un autre block où nous trouvons des indigènes nord-africains. On nous distribue un journal Trait d’union crée spécialement pour les prisonniers français.

10 juillet              J'assiste à un concert organisé par des prisonniers artistes amateurs et même professionnels. Ils ont réussi à composer un orchestre de 15 musiciens. Ils jouent vraiment bien, et nous sommes distraits pendant 2 ou 3 heures et le temps passe plus vite. Une chanson me fait venir les larmes aux yeux «j'attendrai ton retour », et je pense à ceux qui là-bas m'attendent.

11 juillet              Notre groupe est de corvée, le temps passe vite, cela nous permet d'avoir du rabiot de soupe et depuis que je suis prisonnier, je crois que c'est le premier jour que je suis un peu rassasié.

12 juillet              Il fait bien mauvais temps, il pleut et il fait froid. Des jours pareils en cette saison ça peut que nous faire regretter davantage notre beau pays.

13 juillet              Certains bruits optimistes courent dans le camp au sujet de notre libération. Nous touchons enfin une petite savonnette de toilette, un petit morceau de savon pour laver le linge et un imperceptible morceau pour la barbe, quel luxe !

14 juillet              Dimanche, ce matin j'assiste à la messe et l'après-midi à un match de football. Ce soir j'ai le cafard, en cette journée un tas de bons souvenirs viennent m'effleurer l'esprit. Les autres années pour cette fête nationale j'étais réuni avec les miens sur les bords de la Pointe-Rouge.

15 juillet              Des camarades reçoivent des colis, ils ont écrit le 5/6. On nous donne une lettre pour envoyer à nos familles, et petite distraction du lundi nous avons à lire trait-d'union.

16 juillet              Il arrive quelques colis et lettres, j'ai l'espoir d'en recevoir bientôt.
17 juillet
     Nous changeons de tente, nous passons dans celle se trouvant à côté. Nous      y trouvons d'autres sous-officiers et des indigènes de race noire. D'ailleurs nous les préférons aux arabes, ils sont plus propres et souvent plus honnêtes.

18 juillet              Aujourd'hui, la ration de soupe est un peu plus copieuse. Hitler prononce un discours à la radio. Il est paraît-il question de la signature de la Paix. Nous sommes infestés de poux, et quelle horreur, j'en ai trouvé 5 ou 6 sur moi, il ne me manquait plus que ces bestioles repoussantes.

19 juillet              Démenti sur la Paix. Quotidiennement j'inspecte mes affaires.

20 juillet              Il arrive environ une fois par semaine que l'on nous serve un potage à la place du jus et ce soir il est particulièrement bon.

21 juillet              Dimanche. J'assiste à la messe, c'est la plus grande satisfaction que j'éprouve au camp. Il y a plusieurs prêtres prisonniers. Nous décidons d'organiser une neuvaine de prières communes en invoquant Ste Thérèse de L'Enfant Jésus, afin que le Seigneur nous donne la Paix, la vraie Paix qui ne peut être que chrétienne, la santé pour nous tous et nos familles, enfin ce qui nous tient tant à coeur, notre libération.

23 juillet              Une commission américaine vient visiter le camp, à partir de ce jour les pommes de terre que l'on met dans notre soupe seront épluchées !

25 juillet              J'assiste à une conférence particulièrement intéressante, donnée par un père jésuite relative au mariage et à notre conduite envers nos chères épouses, nos enfants. Cette semaine pas de Trait d'union à lire, ni de carte ou lettre à écrire.

26 juillet              A nouveau on nous fait changer de block. Nous allons y gagner au change, nous allons coucher dans une baraque construite en brique, là nous pourrons nous tenir plus propre et nous n'aurons pas la poussière des tentes.

27 juillet              La fin de notre neuvaine approche et pour la terminer je prends une ferme résolution je veux me mettre en règle avec Dieu. Chaque jour j'implore Dieu pour qu'il m'apporte sa grâce et ce serait une ingratitude de ma part de ne pas me conduire en vrai chrétien, pour cela ne faut-il pas de temps à autre aller s’agenouiller à la sainte table ? Ainsi je décide demain dimanche, de communier. Je prends courage et je vais me confier à un prêtre. Certes depuis tant d'années que cela ne m'était pas arrivé, ce n'est pas chose facile, mais le prêtre comprenant ma gène me donne son aide et après l'absolution quel poids de moins sur ma conscience.

27 juillet              Dimanche. Quel grand jour! Je demande pardon à Dieu et je communie. Cela me rappelle le jour ou encore enfant j'allai accomplir pour la première fois cette grande solennité. J'aurais tant aimé que ma tendre épouse soit à coté de moi pour accomplir ce saint acte, mais j'espère que Dieu voudra que ce soit bientôt. Ainsi de ce jour je fais la promesse de toujours me conduire en digne chrétien.

28 juillet              Cette semaine, toujours pas de Trait d'union à lire, ni lettre ou carte à écrire.

29 juillet              Quelques colis et lettres arrivent un peu chaque jour.

30 juillet              J'attends toujours avec une impatience accrue des nouvelles de mes êtres chers. Que cette attente est pénible !

31 juillet              On nous paye le prêt, je touche 3mark 80 pour 20 jours.

1er août               Il m'arrive un grand malheur. Ce matin je suis allé à la cantine pour acheter une glace et un savon dentifrice, j'ai mis par inadvertance mon portefeuille dans la poche extérieure de ma capote et un arabe me l'a volé. Le malheur n'est pas tant pour le portefeuille c’est pour son contenu. Il y avait à l'intérieur tout ce que je possédais de plus cher, les photos de ma famille, une lettre de mon épouse, une lettre de mes parents et quelques mots de ma fille. La blessure est dure, désormais il ne me sera plus permis de voir les images de mes amours. J'ai fait une enquête pour retrouver le bandit et tous les jours je vais faire un tour au marché arabe pour essayer d'attraper ce triste lascar en train d’écouler son larcin. Enfin un coup du sort de plus à encaisser. Le soir je vais me confesser, demain c'est le premier vendredi du mois. Nous touchons du tabac.

2 août                  Nous sommes nombreux à prendre la communion en pensant au coeur sacré de Jésus.

4 août                  Dimanche. A partir d'aujourd'hui notre jus sera un peu sucré. J'assiste à la messe et l'après-midi à un excellent concert toujours organisé par la troupe du camp.

5 août                  Le soir nous allons faire une promenade de l h. ou 2 sous la conduite d'un interprète allemand.

6 août                  On nous donne une carte à écrire.

7 août                  Les colis et lettres arrivent avec accélération.

8 août                  J'essaye, mais en vain, de donner un de mes souliers à réparer, lequel depuis les fameuses marches est complètement usé. On me répond que l'on répare seulement ceux des travailleurs.

1 0 août               Notre groupe est de corvée. Nous touchons du savon.

11 août                Dimanche. Le matin j'assiste à la messe et je prends la sainte communion. L'après-midi j'assiste au concert. On rassemble les Alsaciens pour leur départ qui doit s'effectuer dans le courant de cette semaine.

12août                 On distribue des colis en assez grand nombre, mais hélas toujours rien pour moi et mes inséparables amis Hubert et Francescon. Ce lundi je me sens mélancolique, cette mélancolie est certainement due au manque de nouvelles des miens et à l'incertitude dans laquelle nous nous trouvons au sujet de notre libération. Et puis que se passe-t-il en France? Autant de questions sans réponses. Un de nos camarades aurait lu dans un joumal hollandais que Menton et Cap Martin seraient italiens.

13 août                Aujourd'hui j'ai une lettre de 25 lignes à écrire. Avec cette lettre s’envolera tout mon amour vers ma famille. Depuis la neuvaine de prière à Ste Thérèse de L'Enfant Jésus, chaque soir un prêtre nous réunis pour faire des prières en commun.

14 août                Aujourd'hui veille de la fête de l'Assomption. Il faut s'apprêter à fêter dignement notre Sainte Mère. Nous constituons un rosaire vivant par groupe de 15 ; ainsi toute la journée les prières ne cesseront pas.

15 août                Fête solennelle de la Vierge Marie. En ce jour, il y a six ans, ma fille chérie a été baptisée et je me souviens que le prêtre nous l'avait consacrée à la Vierge Marie. J'assiste à 9h à une grande messe solennelle dite dans une baraque et je communie. La baraque est pleine à craquer. Belle journée. La Vierge devant les nombreuses prières de ses fils repentis viendra bien nous exhausser. En ce jour dans toute la France, nos familles de même que nous ont prié pour notre retour, de sorte qu'en cette belle journée nous obtiendrons des grâces du ciel.

Aujourd'hui nous sommes de corvée. L'après-midi nous avons un violent orage. Quel vilain temps ! A nous donner le cafard.

Ce soir les scouts de France ont organisé une veillée, au cours de cette soirée, toutes les « Notre Dame de France » sont invoquées. Notre Dame de la Garde est citée, quand reverrai-je son profil doré scintillant sous le soleil éclatant de notre Marseille ? Peut-être, qu'en ce jour ma petite femme est allée lui rendre visite.

16 août                Aujourd'hui la diarrhée me prend. Les Alsaciens sont partis à l h. du camp pour se rendre dit-on dans leur pays.

17 août                Mon intestin ne va pas trop bien. Notre camarade Droguet a reçu 2 cartes et 1 colis de 1kg et comme il a le coeur sur la main il veut le partager. Nous goûtons 1 sardine, 2 biscottes, 1 chocolat. Nous fumons des cigarettes françaises, enfin c'est une vraie fête ! Il pleut.

18 août                Dimanche, les indigènes quittent le camp. Après le départ des alsaciens cela nous paraît être un signe favorable. Enfin, espérons. Ce matin il fait bien mauvais temps, il pleut toujours. Avec regret je n'assiste pas à la messe, je préfère ne pas sortir afin de ne pas refroidir mon ventre.

19 août                Toujours mauvais temps, il fait froid. On rassemble les cheminots. Mon intestin est toujours malade.

20 août                Je lave mon linge. Notre camarade Droguet reçoit à nouveau 2 colis, nous goûtons avec régal du saucisson et du pâté excellent de notre France.

21 août                On nous paye le prêt, je touche 5 mark70. J'achète des cigarettes. 200 cheminots quittent le camp dit-on pour la France. Aujourd'hui il y a de la joie dans notre petit groupe. Le camarade Hubert reçoit un colis. Enfin nous sommes certains que nos familles ont des nouvelles. J'espère que mon nom sera appelé sous peu et avoir un peu des gâteries des miens. Mon intestin va vers un mieux sensible. Le temps est à la pluie et il fait toujours froid.

22 août                Départ des cheminots. Le bruit court que le nôtre serait prochain.

23 août                Enfin aujourd'hui quelle joie ! Je reçois un colis de ma tendre épouse, voilà 2 mois l/2 que je n'avais plus rien reçu de l'être cher, maintenant je suis rassuré, je sais qu'ils ont de mes nouvelles. Hubert en reçoit 2 et Draguet 2, et comme nous mettons tout en commun comme des frères, cela améliore notre nourriture. Ce matin on nous a fait sortir à 5h il fait froid et il pleut. Ma diarrhée est guérie.

25 août                Dimanche. J'assiste à la messe et je communie. Notre groupe est de corvée. Samedi il est arrivé 2000 prisonniers de Morange. Le soir nous fabriquons un gâteau (une couche petit beurre arrosé au café, une couche cacao, une couche petit beurre, une couche confiture de marrons, une couche petit beurre, une couche beurre, une couche cacao, le tout saupoudré de sucre). C'est un délice pour notre palais. Temps affreux.

26 août                Alors que nous comptions avoir des colis, pas un seul pour l'un de nous. Aujourd'hui c'est notre tour de rabiot de soupe et comme elle est très épaisse et bonne, j'en suis ravi.

27 août                Je reçois un 2e colis de ma petite femme. Je suis heureux, je voudrais avec plaisir déplier délicatement ce colis moi-même, mais c'est un allemand qui en a la charge et qui passe l'inspection en ma présence.

28 août                Mon camarade Francescon reçoit une carte de sa femme, cela nous fait plaisir car de nous quatre il n'y avait que lui qui n'avait absolument rien reçu.

29 août                Aujourd'hui je reçois à nouveau 2 colis, 1 de ma tendre épouse et l'autre de Mado. Mes camarades Hubert et Droguet en reçoivent aussi, notre appétit s'en trouve satisfait et le moral aussi.

30 août                C'est encore la fête, je reçois 4 colis, 1 de mon épouse, 2 de l'E.M.et 1 du groupement d'entraide du personnel. Je remercie Dieu de me favoriser ainsi et lui demande que mon camarade Francescon ait un peu de joie à son tour. Ainsi nous nous sommes constitué une petite réserve de victuailles.

Le matin nous buvons le café au lait, ensuite nous cassons la croûte avec 1 ou 2 biscuits durs et 2 barres de chocolat, ainsi on peut attendre la soupe de midi. Cette soupe depuis quelque temps est nettement supérieure, plus consistance et meilleure au goût. Le soir nous renforçons notre casse-croûte avec de la confiture, du pâté, crème de gruyère, etc..... Dans l'ensemble la question alimentaire se trouve considérablement améliorée. Souhaitons que les colis arrivent aussi régulièrement et nous pourrons attendre. En 8 jours j'ai reçu 8 colis et depuis le 16/8, à trois, nous en avons reçu 22. Aujourd'hui il fait beau temps.

1er septembre     Voilà un an que la mobilisation générale était décrétée et nous voici maintenant en cage et notre pays ravagé. Ce matin je prends la sainte communion, n'avons nous pas autant besoin de ce pain que de l'autre ? Ce soir nous avons préparé un gâteau genre celui de dimanche dernier, encore meilleur et plus copieux.

2 septembre        Il y a un an, je quittais mon foyer pour prendre les armes. J'abandonnai tout ce qui m'était cher, j'ai toujours devant mes yeux ce départ de la Pointe-Rouge ou ma tendre épouse et ma fille en pleurs me faisaient leurs adieux sur la place. Triste souvenir, surtout quand on pense au résultat.

3 septembre        Je reçois 2 colis de ma petite femme, maintenant ils arrivent régulièrement et il faut remercier Dieu.

4 septembre        Quel beau jour! Je reçois enfin des nouvelles de ma famille. Voilà 2 mois que je n'avais plus lu l'écriture de ma petite femme, ainsi le moral revient au block. Je reçois aussi un colis de l'E.M.

5 septembre        Depuis quelques jours la température s'est bien radoucie et il fait assez beau temps. Je reçois 2 nouveaux colis de ma tendre épouse.

6 septembre        Premier vendredi du mois, je communie.

7 septembre        Je reçois avec une immense joie une carte de mes vieux et deux lettres de mon épouse. Je suis extrêmement heureux d'avoir des bonnes nouvelles et cela adoucit un peu la rigueur de notre sort.

8 septembre        Dimanche, aujourd'hui anniversaire de la naissance de notre Ste Mère du ciel, je communie et La prie beaucoup pour toutes les Grâces que je pourrais avoir par son intercession. L'après-midi j'assiste à un concert, nous buvons un chocolat offert par la Croix Rouge. Nous bénéficions d'un temps magnifique.

10 septembre      Nous allons à la douche. Le temps s'est remis à la pluie. Je reçois 3 colis, 2 de la compagnie et 1 de Maine. Dans un papier fin je trouve des petits biscuits, c'est sans doute un envoi particulier de mon filleul. Je constate avec satisfaction que la société E.M. n'oublie pas ses agents prisonniers de guerre.

11-14 septembre Je reçois 3 cartes de mon épouse et une lettre de Mado. La joie illumine nos visages quand nous entendons appeler notre nom à la distribution du courrier, en tressaillant nous prenons la lettre dans nos mains. La chère lettre est d'abord lue rapidement et enfin rassuré par les bonnes nouvelles qu'elle contient on la déguste, la moindre phrase est lue attentivement cherchant à comprendre plus que ce qu'elle veut dire. Si les colis nous apportent l'assurance que notre appétit sera à peu près satisfait et si toutes ces bonnes choses nous les trouvons encore meilleures c'est parce que justement elles viennent de l'être cher qui s'est parfois privé pour nous l'envoyer. Les lettres sont elles, par la pensée, l'âme de cet être cher, dans lesquelles nous trouvons la tendresse et l'amour que l'on nous prodigue et comme dans un rêve on croit percevoir la douce voix nous murmurer à l'oreille ce que nous lisons.

27 septembre      Nous avons la surprise de voir notre camarade Meunier, voilà bientôt trois mois qu'il avait quitté le camp pour aller travailler. Il nous revient avec un camarade du 112e. Travail pénible, approche de l'hiver etc....Cela fait que notre équipe se trouve portée à six au lieu de quatre. Je reçois une lettre de Fernand, optimiste et très encourageante.

28-30 septembre Je vais parler un peu de notre ordinaire qui dans l'ensemble sest bien amélioré. Les soupes sont toujours plus épaisses, environ deux fois par semaine on nous sert des pommes de terre en robe de chambre (1 kg environ) avec une sauce préparée soit avec du choux braisé, soit de la morue ou un peu de viande. L'inconvénient c"est que nous mangeons presque froid car avant qu'elles soient distribuées et épluchées et surtout que tout le monde soit content, il y en a pour un moment. Trois fois par semaine nous avons le soir un potage, ce qui nous manque toujours le plus, c'est le pain.

1er octobre         Voici le mois du Rosaire, aussi nos prières à la très Ste Vierge Marie se font de plus en plus pressantes. Chaque jour nous récitons un chapelet, ainsi notre foi se trouvera fortifiée en nous. Pour obtenir des grâces du ciel ne faut-il pas un peu les mériter ? Certes notre captivité nous aigrit parfois le caractère, notre esprit n'est pas dans un état normal justement parce que nous n’avons pas encore atteint la perfection de la foi et puis notre captivité n'est-elle pas une pénitence (souffrance de la faim, morale et physique) néanmoins il ne faut pas que notre confiance en Dieu s'affaiblisse aussi prions beaucoup notre Mère du ciel pendant ce mois-ci car le Christ son fils ne lui refusera rien.

Aujourd'hui j'ai 5 colis et 2 lettres de ma bien aimée. Elles sont encourageantes ces lettres. Hélas je n'ai pas la possibilité d'y répondre comme je le voudrais. Etre obligé de répondre brièvement à tous sans pouvoir épancher mon coeur comme je le désirerai, cela m'est dur. Ces jours-ci, il ne fait pas très froid, mais le temps est constamment couvert. On nous fait de plus en plus de pression pour aller au travail. On a installé dans le camp 4 ou 5 hauts parleurs et chaque soir on nous donne les informations en français.

6 octobre            Nous changeons de baraque, afin que celle-ci puisse être désinfectée. Les colis arrivent de plus en plus nombreux, dans l'espace de 9 jours j'en reçois 13. Cette semaine, je reçois dans un colis des photos. Quel plaisir de pouvoir contempler à loisir les êtres chers. Depuis le 1" août, date à laquelle mes photos furent volées, je n'avais plus eu la joie de les voir si ce n'est par la pensée. Ma tendre épouse très élégante dans un tailleur qu'elle avait étrenné lors de ma dernière permission, ses yeux sont baissés, j'aurai voulu voir son regard, mais mon désir sera satisfait car j'espère que d'autres photos suivront. Je trouve ma poupette toujours mince et fluette, elle paraît grandie et de plus en plus fillette. J'ai eu peine à reconnaître la petite Monique, tellement je l'ai trouvé changée, en un mot elle est magnifique, quand à mon filleul quel beau bébé, en lui ressort la robustesse et la santé. Christian est toujours le corbeau, aussi brun que ce que son frère est blond. Quand à Fernand et Jeannot voilà maintenant deux grands jeunes hommes bien peignés et surtout assis bien tranquillement sous les feuillages, de la Barasse. La petite Simone est très belle, elle ressemble à son père et Lucien éprouvera beaucoup de satisfaction en la voyant ainsi.

13 octobre          Dimanche. Je communie. Il fait froid. L'après-midi j'assiste à un match de football.

15 octobre          Je touche une paire de sabots.

18 octobre          Nous changeons de block, nous passons à la baraque 14.2.

20 octobre          Dimanche. Je communie. On a organisé une exposition d'art religieux, de nombreux artistes nous ont apporté leur concours. Moi-même, avec mon camarade Hubert nous avons confectionné un crèche provençale. Tous nous avons du mérite, car il a fallu travailler avec peu de moyen. Pour un camp de prisonnier, cette exposition est une merveille, des dessins, sculptures sur bois, des peintures, architecture (projets d'aménagement de la chapelle, du camp, etc..)

27 octobre          Dimanche. Quelle triste journée! Tout le camp est en agitation. En effet nous passons tous à la fouille, et en plus une nouvelle fois nous changeons de block et nous tombons dans le block le plus mauvais du camp, c'est le block disciplinaire.. Après une journée faite d'attente, rassemblement dehors, tout tremblant de froid nous faisons notre entrée. Notre moral est à zéro. Enfin Dieu ne nous abandonnera pas, faisons lui confiance.

28 octobre          Il neige, déjà quelques petits flocons voltigent dans l'air. C'est avec tristesse que nous voyons arriver cet hiver aussi précoce, c'est d'habitude pour le mois de janvier. Le soir on rassemble les fonctionnaires, nous sommes quelques uns à quitter le block pour le H.

30 octobre          Nous revenons au block G.

31 octobre          Passage à l'étuve. J'ai un gros rhume consécutif au froid.

1er  novembre     Triste Toussaint.

2 novembre         Jour consacré à nos chers disparus. Le temps est très couvert. A la messe toutes nos prières sont exclusivement pour eux et particulièrement aux défunts de cette nouvelle guerre. En ce jour nos pensées sont encore plus tristes et j'ai plutôt tendance à broyer du noir, plus de quatre mois que l'armistice est signé et nous sommes à Sagan. L'hiver est là, nous sommes toujours à nous demander quand nous serons rendus à nos êtres chers.

10 novembre       J'ai une oreille bouchée, c'est très gênant. Heureusement à l'infirmerie on réussi à me la déboucher.

13 novembre       Je perds ma plaque matricule, le mauvais sort s'abat sur moi, impitoyable.

14 novembre       Une des plus mauvaises journées de ma captivité. En effet notre équipe   est  disloquée, mes camarades Hubert, Meunier et Guyot sont appelés avec d'autres prisonniers à quitter le camp. Quelle destination ? nul ne le sait.

17 novembre       Les journées sont de plus en plus longues. Parfois le découragement s'empare de moi. Chaque journée écoulée ne nous apporte pas un indice quelconque sur notre libération. Je me demande toujours si cela va durer ainsi indéfiniment. Le plus dur à supporter, c’est cette incertitude qui nous pèse à tous. Evidemment les bobards courent toujours à plein vent dans le camp, mais depuis cinq mois, nous les avons vu presque tous s'écrouler dans le néant. Maintenant je doute de tout et pourtant il me reste toujours un lueur d'espérance, celle que je place en Dieu.

22 novembre       Départ des Nord Africains. Je rentre en cuisine.

26 novembre       Départ des gendarmes et douaniers.

4 décembre         Il neige abondamment. Sous ce blanc manteau notre camp a pris sa parure hivernale. Les prisonniers vont et viennent, le col de leur capote relevé, la tête penchée en avant, cinglée par la bise glaciale, le dos voûté, les yeux tristes ils se voient dans un mirage auprès du bon foyer familial, entourés de leurs êtres chers. Notre coeur plus que le reste manque de chaleur

25 décembre       En ce jour de Noël que de tristesse dans nos coeurs de prisonniers, et quel vide dans nos foyers. Noël c'est le jour par excellence de la réunion familiale où l'on fête en de joyeuses agapes l'anniversaire de la naissance du Christ. Que de souvenirs voltigent autour de nous. Nous pensons à nos chers enfants, nous les voyons en ce jour joignant leurs petites mains et demandant au petit Jésus le retour de leur cher papa. Mon coeur se serre en pensant à ceux qui ne verront plus le leur, que cette maudite guerre à enlevé pour toujours. Comme un écho venant de toutes nos églises de France, j'entends les prières ardentes des mères et des épouses à l'intention de l'être cher absent et si loin d'eux.

         Le matin j'assiste à la messe et je communie.

         Grâce aux colis de Noël que j'ai reçus de ma chère femme et de la société, nous avons pu composer des menus de fête.

 

1941 Derniers jours à SAGAN et transfert à WURZACH

 

6 janvier              Les fêtes se sont passées bien tristement. Reçu gros et petits colis, les chaussons sont bienvenus. Il fait froid et il neige

18 janvier            Me voilà à Villingen, stalag5B. Nous avons traversé l'Allemagne sous la neige. Tous les corses du Stalag VIIIC ont été rassemblés ici. Le voyage s'est bien passé et je me sens plus près des miens. Je crois que l'on va nous envoyer travailler. J'ai fait la connaissance de plusieurs corses qui habitent Marseille, on parle du pays. Beaucoup de retard dans le courrier.

2 février               Grande joie! Je reçois une avalanche de lettres: 25, du mois de novembre, décembre, et du 1er janvier de mon Odette, une de Fernand, Henri, Robert, ma poupette et une carte de la société.

5 février               Voilà 15 jours que nous nous trouvons dans cette région frontière de l'Alsace, où nous étions employés à des travaux de nivellement de terrain. Notre séjour aura été bref, nous partons demain, vers où? Mystère!

17 février             Me voici maintenant à Wurzach, nous sommes quelques 800 corses rassemblés ici. La température est bien plus clémente qu'à Sagan.

26 février             Je reçois tous les colis envoyés depuis le l er janvier, mon appétit est entièrement satisfait. Nous sommes nombreux à habiter Marseille

12 mars               J'attend le courrier avec impatience, la lettre la plus récente date du 1er janvier...

17 mars               Mon inquiétude est enfin apaisée, j'ai reçu des lettres de janvier et une du 19/2. Il fait beau. Je n'ai plus revu Cigliero qui avait été envoyé en service en voiture la veille du jour où nous avons été faits prisonniers. Je ne sais rien non plus au sujet de Volpelière.

1er avril               Reçu carte du 9/3. La correspondance suit toujours le prisonnier même s'il change de camp, on peut aussi changer d'adresse sans pour cela changer de camp!

10 avril                Reçu carte du 14/3. Je suis toujours bien ici. Je me suis fait embaucher à la cuisine allemande, cela me distrait un peu tout en me donnant de l'activité. Nous avons une tardive offensive du froid, il a neigé assez abondamment...

22 avril                Pas de lettre mais un gros colis de l'EM, expédié le 27/3, et avec joie j'y trouve 3 photos.... Les souliers me vont très bien, tabac et cigarettes m’ont fait plaisir.

1er mai                A la cuisine je commence à 8h, je termine vers 14h. Je fais une sieste, je lis, je m'occupe de mes propres soins. Je suis bien couché, nous avons douche et théâtre une fois par semaine

17 mai                 Parfois je lis Paris Soir, je sais que les problèmes de ravitaillement qui touchent la France sont très difficile à résoudre. Je sais aussi qu'il existe encore dans notre pays des gens assez odieux pour faire le marché noir

14 juin                 Reçu lettre et carte du 23/5 et 29/5. Je n'ai pas encore reçu la valise et les certificats médicaux que j'avais demandé. Reçu 6e colis de l'EM, ma réserve de biscuits durs est assurée. Je ne suis démuni que de caleçons chauds, vu la saison rien ne presse. Je me suis fait plomber une dent.

29 juin                 J'ai reçu 2 colis - valise et photos. Les enfants se font bien beaux. Ce matin, séance cinématographique. J'ai pu voir les actualités françaises, ce n’est pas sans émotion que j'ai revu notre chère France ainsi que la stature de ce vénérable vieillard plus jeune que jamais, je nomme le maréchal Pétain.

14 juillet              L'année dernière à la même époque, la France venait de sombrer après une défaite catastrophique, cent mille des nôtres sont tombés pour ne plus se relever. Ce douloureux tableau enlève à ce jour son caractère de fête habituelle. Ce matin nous avons assisté à un service religieux en souvenir de nos chers disparus. Il fait très chaud. Ma santé est bonne. Ma vie de prisonnier se déroule normalement. Je suis exempt de gros travaux par le Dr. Allemand. Nous attendons le photographe.

25 juillet              Reçu carte du 16/7. Il parait que mes lettres arrivent très en retard. La poste française marche très mal, il est inadmissible que le courrier des prisonniers soit acheminé aussi lentement chez nous alors que dès leur arrivée au camp nos lettres sont immédiatement censurées et distribuées. Nous recevons assez régulièrement les colis :biscuits durs, boeuf en conserve et cigarettes. J'ai reçu aussi de ma chérie un mandat de 5 mark.

3 Août                 Reçu lettre du 20/7. Ma chérie et Jacquine sont à la Pointe Rouge. Chaque semaine nous avons une boite de singe offerte par le gouvernement français. Ce qui nous faisait le plus défaut ici c'est bien la viande, depuis ma captivité j'ai perdu le goût du beefteak et de l'oeuf. Je ne travaille plus à la cuisine, n'ayant pu continuer à cause de mes rhumatismes et de mes palpitations. Je passe mon temps à lire, à étudier un peu la langue allemande et surtout à penser aux miens. Il est évident que nos facultés intellectuelles ont plutôt tendance à diminuer, sans doute cette déficience est due à un manque de nourriture saine et vitaminée et à la préoccupation continuelle de nos esprits. Nous avons enfin été photographiés.

10 Août               Le dimanche on se paye un extra avec les colis, pâtes, sauce tomate, riz, conserves réchauffées. Nous sommes quatre associés.            --

20 août                Reçu lettre du 4/7 en réponse à celle du 14/6 et celle du 3/8. Comme mon ami Derb je fais mon possible pour être rapatrié. Il y a quelque temps je suis passé devant un commission de D.U.. Prochainement il en passera une autre à laquelle je serai de nouveau présenté; espérons que je sois plus heureux, mais je ne me fais pas d'illusion. J'ai enfin reçu les certificats médicaux Voici des détails sur ma vie au camp. En moyenne chaque matin je me lève à 7h30, 5h rassemblement, ensuite je fais ma toilette et souvent j'assiste à la messe, cela me mène à 9h, après si il fait beau je me promène dans la cour. Ensuite je regagne ma chambre dans laquelle nous sommes 6 camarades dont quatre travaillent, aussi elle est bien tranquille. J'écris, je lis, midi arrive l'heure de la soupe. Après je lis les journaux et je fais un quart d'heure de sieste. Je lis beaucoup, particulièrement des livres ayant trait à la philosophie. J'essaie d'apprendre un peu l'allemand. Il faut aussi que je m'occupe de mon entretien, nous avons une blanchisserie, mais je préfère laver mon linge moi-même car on nous le lave à l'eau bouillante sans savon. Je vais aux douches à peu près quand je veux. A 18h casse croûte que l'on renforce avec les colis et on arrive à se faire de bons petits plats. On fait des gâteaux avec des biscuits dur pilés et du chocolat. A 7h, deuxième rassemblement, prières du soir, à 10h du soir couvre feu. Je joins à ma lettre une photo de la chorale et un dessin de "Mon coin"...

11 septembre      Reçu lettres du 21/8 et 28/8. Ici les prisonniers sont surtout employés dans l'agriculture. Mes camarades de chambrée ne sont pas marseillais, nous nous entendons très bien, et ici la mutualité n'est pas un vain mot. Dans l'Oflag il y en a pas mal qui habitent Marseille....

20 septembre      Aujourd'hui des camarades s'affrontent à un match de football sur le terrain de sport que nous avons à proximité du camp, cela nous fait passer deux heures au grand air. Hier soir notre bon petit orchestre nous a donné un concert de musique viennoise qui fut fort applaudi, imitation cabaret...

14 octobre          Pas de nouvelles depuis le 1/10. En ce moment je vis dans l'impatience d'un départ que je voudrais si proche. Je calme les moments languissants en lisant, en jouant au bridge. Je pense à cette nouvelle vie marseillaise que je vais retrouver bientôt...

22 octobre          Reçu lettre du 28/9. J'ai toujours l'espoir d'être à la maison avant les grands froids. Nous avons dans notre petite chambre un grand calorifère, qui en plus de la chaleur, nous rend un grand service au point de vue alimentaire. Les colis de la communauté nous permettent de faire de bons petits plats, et nous avons un fameux cuisinier le camarade Imbert directeur d'un grand hôtel. Nous le secondons de notre mieux mais comme parfois nous faisons des blagues on se fait mettre à la porte!

3 novembre         C'est l'hiver ici, il neige presque chaque jour...

9 novembre         Reçu lettre du 24/1 0. Aujourd'hui dimanche nous bénéficions d'une journée splendide, un chaud soleil rayonne sur notre camp et sur la campagne encore toute blanche de neige. Nous sommes à 700m et les montagnes ne sont pas loin

16 novembre       Toujours rien d'officiel au sujet de mon départ. Le médecin dit qu'aucun convoi ne serait formé avant le mois de février. Faut-il considérer que le mois de décembre n'est pas favorable au trafic ferroviaire ? Je devrais ramener avec moi tout ce qui est utilisable, car tout est rare

20 novembre       J’écris une carte, un camarade libéré donnera de mes nouvelles. J'attends mon tour avec impatience.

30 novembre       Dimanche, nous avons assisté à notre séance de cinéma mensuelle et j'ai eu le grand plaisir de revoir Marseille aux actualités. Un passage représentait le débarquement du général Dentz au quai des belges, j'ai revu notre Canebière, le vieux Lacydon...

5 décembre         Reçu excellent colis contenant olives princesses, moutarde de Dijon, beurre d'anchois, et aussi un super colis de la Croix Rouge Américaine. En ces temps de restriction, c'est un vrai régal...

14 décembre       Reçu lettre du 29/1 1. Reçu superbe colis de Noël de la Compagnie, peu de sociétés font ce que l'E.M. fait pour ses prisonniers. Nous avons tout ce qu'il faut pour composer un menu digne du jour de Noël. En ce moment nous avons de très belles journées avec une température clémente. Les mois passent et nous n'avons toujours pas de nouvelles quand à notre retour.

22 décembre       12 jours sans nouvelles. Mais reçu superbe colis de Noël de la famille. Quel plaisir à voir toutes ces bonnes choses qui viennent de mes êtres chers. Nous allons faire un fastueux repas, et je suis persuadé que bien des familles n'auront pas autant à se mettre sous la dent. Nous, les prisonniers, espérons que le Père Noël déposera dans notre cheminée un cadeau superbe qui na pas de prix « La Liberté ». Nous nous préparons à célébrer comme il se doit le fête de la Nativité. Les uns préparent la veillée, d'autres montent une crèche, la chorale répète les chants de Noël car nous aurons notre messe de minuit. Divers groupes de copains composent leur menu. J'ai moi-même dessiné le notre. Chose extraordinaire, nous aurons un Noël sans neige. Dans notre chambre nous nous passionnons de plus en plus à jouer au bridge.

31 décembre       Ma dernière soirée à Wurzach. Demain 1er janvier je quitte le camp pour être rapatrié. Nous serons dirigés sur Ludwisbourg, camp de rassemblement et de là nous serons dirigés sur la France.

C'est le plus beau cadeau du jour de l'an qu'un prisonnier puisse espérer.

 

Note de l’éditeur : Il est bon de noter que les prisonniers dont les parents habitaient en zone occupée -- plus de la moitié de la France — n’étaient autorisés qu’à écrire et recevoir une carte ou une lettre tous les quinze jours et à recevoir un colis par mois.